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Moutons Mali

Rapport de voyage sur les « moutons de case »
Mali 8-19 décembre 2006

Invité par son partenaire malien, l‘ONG Prométhée, pour étudier le fonctionnement du micro-crédit « moutons de case » sur le terrain, Pierre Pradervand, un volontaire de la fondation, qui connaît bien l’Afrique pour y avoir vécu des années, a eu le privilège de visiter une région qu'il avait déjà étudiée en 1987 lors de la préparation de son livre Une Afrique en marche (Plon, Paris, 1989) – parfois les mêmes villages que ceux visités à l’époque, ce qui lui a donné des points de repère précieux. Il s’est rendu dans les cercles de Bandiagara, Donentza, Mopti et Koro, à l'Est du Mali. Dans le pays dogon, il a mis des heures pour atteindre certains villages, roulant à 4km/h sur des plaques de rocher.

Nos échanges ont eu lieu avec des associations villageoises féminines partenaires de Prométhée, qui gèrent les prêts pour les moutons de case (dorénavant MDC). La plupart varient entre 25 et une centaine de membres. Toutes portent des noms soulignant l’importance de la solidarité, clé de voûte de la survie de cette société rurale : Bankadi (L’entente c’est bon), Hola-Goto (Une seule parole), Sobaye (Restons ensemble), etc.


Bien que l’on ait construit passablement d’écoles et de dispensaires (mais manquant souvent de personnel), le niveau de vie des habitants depuis 20 ans ne s'est guère amélioré... sauf chez les femmes pratiquant l’élevage de MDC et d'autres formes de micro-crédit. Dans la plupart des associations visitées, le taux d’illettrisme approche souvent les 100 %. Toute la région est terriblement dépendante du climat, l’agriculture représentant de loin la principale source de revenu. Une invasion de criquets comme en 2004 et toute la récolte est anéantie, réduisant à zéro les petites économies que certains ont pu faire. Dans le pays dogon, le chef de village de Saredina me dit que pour survivre en 2004, les femmes ont vendu non seulement leurs bijoux mais même leurs vêtements!

Dans le village dogon d’Ambilé, où nous avons reçu un accueil royal – les habitantes ont dansé toute la nuit pour nous célébrer – la seule personne alphabétisée est la jeune matrone. Le village, construit sur de la roche, n’a même pas de toilettes (il faut de la dynamite pour creuser un puits et le village n’a pas d’argent pour le faire). La pauvreté est omniprésente – selon les Nations Unies, le Mali est l’un des 20 pays africains dont le revenu par tête a régressé ces dernières années. 75% de la population survit avec un dollar ou moins par jour. C’est pour cela que les MDC suscitent un si grand espoir. Partout, les femmes sont unanimes à les décrire comme de loin l’activité de micro-crédit la plus rentable. A ce jour, Prométhée a engagé la somme de 70'000 CHF dans des projets de MDC.

La première question soulevée par la plupart des gens chez nous qui veulent donner pour ce projet est : pourquoi demander un intérêt de 20% sur six mois aux femmes les plus pauvres de la planète? Or, sur ces 20%, 10% reviennent directement à l’association villageoise pour financer ses propres projets. Les 10% restant sont ENTIEREMENT REINVESTIS PAR PROMETHEE dans de nouveaux projets de micro crédit, l'ONG finançant ses frais de fonctionnement avec d’autres sources. Ceci devra certainement changer à long terme la longue durée, et nous avons encouragé Prométhée à garder un minimum pour ses propres frais de fonctionnement.

Initialement (2003), il s’agissait de subventions sans intérêt sur une période de deux ans et demi. Cela n'a pas marché du tout. Seulement 60% des prêts consentis sans intérêt en 2003 ont été remboursés, selon A. Kodjo, responsable des projets de Prométhée. Dans le village de Waïfirdé qui a bénéficié de ce système, les femmes elles-mêmes nous ont dit qu’elles voulaient pratiquer un système avec taux d’intérêt. Ajoutons que dans la région péri-urbaine de Mopti, les usuriers peuvent demander jusqu'à 500% sur 3 mois. 20% d'intérêt, c'est donc « cadeau ».

Dans presque tous les villages visités, le taux de remboursement avoisine 100% dans les 6 mois. En effet, dans ces groupes extrêmement soudés, c’est une question d’honneur pour une femme de rembourser son prêt à temps et ceci même si sa brebis meurt (une règle qu’elles se sont elles-mêmes fixée).

Le prix d’achat des MDC varie en général de 50 à 75 CHF, très rarement en dessous (40 CHF, mais cela peut aller jusqu’à 100 CHF pour une belle bête de race). Les femmes peuvent facilement le revendre pour le double ou le triple du prix d’achat, et dans le village de Saré-Bambara, les femmes ont dit revendre le MDC jusqu’à 400 CHF ! Même en déduisant 100 CHF de frais (vaccins, tourteau pour l'alimentation et autres) le bénéfice reste important (100 à 300%!) Aussi la demande de prêts MDC est immense. Tous les groupes interrogés disent pouvoir utiliser 3 à 6 fois les sommes déjà reçues, et les sommes prêtées restent modestes (Prométhée travaille avec 130 associations de la région).

Dimension sociologique
Nous avons découvert une dimension absolument fascinante du projet MDC, et c’est l’impact social de l’amélioration de la situation économique de la femme. En effet, avec une bourse parfois mieux garnie que celle de son mari, la femme peut faire pression sur lui... et ne s’en prive pas. Dans le village de Goura-Bozo, les maris de Hawa Kampo, Aïssata Lembé et une autre ont ré-épousé les femmes dont ils avaient divorcé plus tôt parce que leur situation économique s’était nettement améliorée. Les femmes sont moins battues et certaines d’entre elles ne donnent plus à manger à leur mari s’ils vont « tourner » (sortir avec d'autres femmes) la nuit ! Mais avant tout, « les MDC deviennent un frein à la polygamie » nous dit Tata Traoré, du village enclavé de Kalassirou, la femme n’acceptant plus une coépouse qui « mangera » ce qu’elle a gagné. « Depuis que les femmes ont de l'argent, il n'y a que la paix entre les femmes et les hommes » ajoute Tiko Tamboura dans le même village. Ce sont là des dimensions fascinantes que nous n’avons jamais lues dans aucun rapport sur le micro-crédit et qu’on ne découvre sans doute que si on a des relations privilégiées avec un partenaire de terrain comme Prométhée, qui a l'entière confiance de la population, comme l’accueil extrêmement chaleureux que nous avons reçu partout le souligne.

Tabagie et pauvreté
Tabagie et pauvreté Les multinationales du tabac qui perdent du terrain au Nord se frottent les mains, car elles se rattrapent plusieurs fois au Sud. Nous avons refait une expérience menée dans de très nombreux villages lors de notre périple de 1987. Si nous remarquions un homme qui fumait, nous lui demandions combien de cigarettes il fumait par jour. Un rapide calcul mental nous permettait d’aboutir à la dépense annuelle pour le tabac. Puis nous sortions la somme équivalente de notre porte-monnaie en lui tendant des allumettes en lui suggérant de brûler l’argent. Invariablement, nous faisions face à un refus instantané, ce qui était l’occasion d’entamer une discussion sur la ponction économique inacceptable que constitue le tabagisme dans une société à la limite de la survie. Dans le village de Saré-Bambara, bien que ne fumant que 4 cigarettes par jour, l’intéressé a réalisé qu’il pourrait acheter un très beau mouton de case à 75 CHF au bout d’un an. Devant le village, il s’engagea à cesser illico de fumer.

Pour assurer une totale transparence dans la comptabilité du projet MDC de la fondation, nous avons ouvert un compte spécial pour les MDC à la banque locale, la Banque Malienne de Solidarité. Prométhée nous fournira tous les trois mois un rapport d’activités et un rapport financier. La Fondation WWSF vient d’envoyer 7000 CHF à Prométhée, ce qui équivaut à un troupeau d’environ 120 MDC.

Une dernière chose qui nous a particulièrement frappé est que notre partenaire, Prométhée, a choisi d’inclure les villages les plus enclavés et isolés de la région dans ses activités, ceux où nulle autre ONG, nul service gouvernemental ne met les pieds. Ce sont souvent des villages sans école, sans dispensaire, sans puits ou WC même (comme au pays dogon), nécessitant des heures de voyage en 4x4 à 4km/h ou accessibles seulement après des heures de pirogue, comme Kalassirou. Prométhée a d’autres activités que les MDC bien sûr, comme la formation en santé (formation de matrones villageoises pour l’accouchement), mais les MDC restent le gros de son activité sur le terrain. Nous avons également été extrêmement impressionnés par la qualité d'engagement des cadres de l'ONG en faveur de la population. On les sent extrêmement consacrés et soudés par la même vision de service et surtout d'engagement en faveur de l'émancipation des femmes de la base. Nos remerciements spéciaux vont au responsable de Prométhée, Mahmoudou Kassambara, qui nous a logés chez lui et accompagné sur le terrain. Ce voyage d’étude n’a pas coûté un centime à la WWSF, ayant été offert par un donateur anonyme.

Nous voudrions finalement terminer en exprimant notre respect et notre admiration sans limites pour ces femmes si courageuses rencontrées partout et qui font face avec une détermination extraordinaire à une des situations environnementales les plus difficiles et dégradées de la planète – et qui gardent encore le sens de la fête et la joie de vivre. Quelle leçon pour nous!.

Merci nos soeurs maliennes »

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